Éloge de la lenteur: Avant, je cousais vite…

Je voulais aborder aujourd’hui avec vous un sujet un peu particulier, celui des habitudes de réalisation et de finitions.

Il y a quelques jours, je me suis mise à jubiler seule dans mon atelier parce qu’un raccord, sur une brassière de bébé, tombait « parfaitement ».

J’ai alors mesuré le fossé qui existait entre mes finitions d’il y a à peine dix ans et celles de maintenant. Que s’était-il passé durant ce laps, dans ma tête de couturière? Car on ne parle pas de technique, là, mais de modification de comportement… Et j’ai eu envie d’en parler avec vous.

Il y a dix ans, pour moi, un joli vêtement était un vêtement « propre » vu du dehors: pas de décalage de longueur entre les avants et les arrières, des ourlets à plat et non gondolés, un biais invisible vraiment invisible.

Mais qu’en était-il de l’intérieur?

C’est là, je pense, qu’a commencé le processus de maniaquerie. Je me suis mise à doubler quasiment systématiquement mes modèles.

J’ai gagné en tenue, en longévité du vêtement… et quand la pièce traînait à l’envers dans le panier à linge (voire par terre, merci les filles), l’envers faisait « net ».

Je crois que ce qui vous fait passer dans l’obsession des finitions, c’est ce moment où l’intérieur du vêtement se met à compter autant que l’extérieur!

Là où je mettais 20 minutes pour monter une tunique, je passe à présent plus d’une heure. Où passe ce temps? Comment peut-on à la fois être plus performant techniquement et plus lent au montage?

  1. Le fer à repasser:

Clairement, c’est une étape qui a pesé lourd. Je me rappelle qu’il y a dix ans, je l’allumais très rarement. Il m’arrivait même parfois de coudre des pièces froissées (ce qui générait logiquement des micro plis irrattrapables ou des décalages infimes sur la pose des manches, par exemple).

Aujourd’hui, c’est la première chose que j’allume dans l’atelier. Je repasse le tissu après lavage, que j’aie à le ranger ou à l’utiliser. Je le repasse avant le tracé, je le repasse une fois les pièces coupées, je repasse entre chaque étape d’assemblage, je repasse toutes mes marges, je repasse une fois l’ouvrage fini. Tous ces repassages, qui donnent le tournis présentés à la file, pèsent lourd sur mon temps de couture.

Qu’est-ce qu’on y gagne, alors? En vrai: de la netteté. Le vêtement tombe parfaitement, les coutures sont alignées, rien ne se déforme lors des lessives successives.

Et aussi cela vous évite des ennuis du type: l’aiguille qui se brise sur une surépaisseur.

2. Cranter et surjeter:

Encore une étape que je zappais une fois sur deux autrefois. Cranter évite les surépaisseurs, permet d’obtenir des courbes nettes, fait gagner en aisance dans des endroits stratégiques (sous les bras, sur les clavicules…).

Cranter vous donne également des « pointes » parfaites, quels que soient les tissus utilisés.

Surjeter assure une grande longévité aux coutures en elles-mêmes puisque cela les renforce et évite que le tissu ne s’effiloche et vous oblige à rattraper au bout de deux lessives un écart très disgracieux.

3. Entoiler:

Mais pourquoi s’ennuyer à entoiler, franchement (-en plus il faut ENCORE allumer le fer…-)? Et oui, ça aussi cela grignote sur le temps d’assemblage! Mais quel plaisir de voir que votre tissu fin et fragile ne se déchire pas,

que vos pressions ne traversent pas le tissu quand votre enfant se déboutonne comme un barbare,

que votre poche plaquée en jersey ne gondole pas,

que votre boutonnière est parfaitement droite,

ou encore que votre sac, votre chapeau ou votre trousse ne s’écroule pas sur lui-même comme un flamby!

4. La pose des pièces pour les raccords:

Autrefois, ce qui comptait pour moi était que toutes les pièces du patron entrent dans mon coupon. C’était au coupon de s’adapter! Et peu importait que l’avant soit dans le droit-fil, l’arrière dans le sens de la trame et la manche en biais! Sauf que cela entraîne des contrariétés importantes! Les pièces ne vont pas évoluer de la même manière les unes par rapport aux autres. Vous aurez donc une asymétrie du vêtement à plus ou moins long terme. Avec des effets concomitants, du type: les manches qui se rallongent, le legging qui est impossible à enfiler parce que l’élasticité n’est pas dans le bon sens, des vêtements (en velours, par exemple) qui ne « brillent » pas pareil, et surtout des raccords moches à l’œil qui donnent l’impression que votre haut a été assemblé à l’arrach’ dans un entrepôt chinois!

Aujourd’hui, lorsque je passe devant des vitrines de vêtements, c’est le genre de défaut qui me fait hurler. Évidemment, cela demande du temps lors de l’épinglage des pièces car vous devez réfléchir aux « lignes » de raccord en incluant les marges de couture. Plus votre pièce possèdera des courbes, plus les « motifs » seront gros, ordonnés (par exemple le tissu écossais), plus vous passerez du temps sur cette étape!

5. Utiliser les ciseaux à broderie après chaque étape!

Ces petits fils disgracieux? Qu’importe! Personne ne les verra!

Tout d’abord, on les VOIT, on ne voit même parfois que ça!

Poche non entoilée, non repassée, avec surpiqures approximatives et fils qui dépassent…

Ensuite, ils peuvent se prendre dans le pied de biche et tirer sur la couture. Enfin, au bout de quelques lessives, ils finissent toujours par se glisser hors de la couture… et l’enfant (ou un bon samaritain « t’as un fil, là! »), ne pourra pas s’empêcher de tirer dessus!

De la même manière, j’ai quasiment banni à jamais le découd-vite que j’ai remplacé par les ciseaux: pour rectifier une erreur et découdre (plus précis, n’arrache pas les fibre du tissu au passage, ne transperce ni le coupon ni vos doigts), comme pour ouvrir les boutonnières. C’est plus lent mais aussi plus sûr!

6. Penser à long terme:

Quand on coud un vêtement pour un enfant, on se préoccupe seulement du fait qu’il lui aille sur le moment. On ne pense pas à l’époque où il sera trop petit et où on le rangera dans un carton. Oui mais, lorsque quelques années après, on le ressort pour le donner à un proche, on est bien embêté! Quelle taille? En 6 mois? 18? Franchement, je n’ai plus en tête les dimensions d’un bébé!

Du coup glisser une étiquette de taille lors de la conception peut être un plus! C’est certain, cela rajoute encore du temps à votre montage, mais…

Bref, avant je cousais vite et ce n’était pas toujours jojo…

C’est un des points sur lesquels j’insiste auprès de mes élèves de l’atelier, au collège: prenez du temps, allez lentement. Vous arriverez au résultat dans tous les cas, mais le degré de satisfaction ne sera pas le même!

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Commentaires

  1. Je me disais exactement la même chose ce matin … avant seule la finalité comptait : sortir une création rapidement alors que maintenant je bichonne mon fer, je chéris les finitions, j’adore les doublures et je raffole des raccords parfaits … c’est vrai que tout cela prend du temps mais quelle joie de voir une jolie création nette qui tiendra dans le temps ! Vos élèves ont bien de la chance d’avoir une professeur si pleine de sagesse 😁. Belle journée

      1. C’est marrant que tu parles de bible parce que moi j’utilise « la bible de la couture mode » qui me paraissait très nébuleux à mes débuts mais qui est maintenant très utiles. Je ne connais pas « Finitions Haute Couture » mais le titre donne très envie d’aller le feuilleter ! Merci pour le conseil. Belle journée

  2. J’apprécie cet article, je te rejoins sur à peu près tout. Je suis encore un peu feignasse du fer à repasser mais hyper fière de mes finitions lorsque je l’utilise ! Mes raccords sont parfois parfaits parfois limite mais je m’exerce pour m’améliorer… Et surtout j’ajouterai qu’une bonne machine à coudre fait toute la différence !

    1. C’est vrai qu’une bonne machine ajoute à la qualité des finitions, pourquoi se priver des boutonnières automatiques ou du coupe fil intégré 😂😂😂. Mais je reste persuadée qu’il s’agit avant tout de rigueur et de précision : nos arrières grand mères s’en sortaient très bien avec un matériel un peu limité.

      1. Limité certes mais de bonne qualité c’est surtout cela que je voulais dire, une machine qui ne broute pas tout les cinq cm dès qu’il y a un peu d’épaisseur bref qui en a dans le moteur quoi !

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